• Maria Toader

Parcours franco-roumains, ici et ailleurs

Updated: Feb 9

Le 28 novembre je suis intervenue à la Table ronde "Parcours franco-roumains, ici et ailleurs", organisée par le Comité de jumelage Carquefou-Racovita et les associations Une Famille Un Toit 44 et A.V.E.C. à Carquefou.


Retrouvez mon intervention à cette table ronde ci-dessous (©Didier Rousseau pour le Comité de jumelage Carquefou-Racovita):

https://www.dropbox.com/sh/4ler8ulh5lpehw3/AABroPCRnoUQlVfr_c83oa0Ha?dl=0&preview=Parcours+Franco-Roumains+Partie+1.mp4


La presse en parle aussi - Ouest France, 27 novembre 2019.


Le 24 novembre, les citoyens roumains ont choisi le 6ème président de la Roumanie libre et démocratique.

Je ne pouvais pas manquer deux occasions si importantes sans vous parler de quelques parcours franco-roumains, ici et ailleurs, d'hier et d'aujourd'hui.


Lors de chaque premier cours de roumain que je donne à l'Université de Nantes, je questionne les étudiant.e.s sur les connaissances qu'ils/elles ont des relations franco-roumaines et de la communauté roumaine en France.


Le plus souvent, les étudiant.e.s connaissent pas ou peu ces domaines-là.


Je ne suis pas déçue car cela me motive dans ma démarche pédagogique.

En revanche, en tant que "migrante" roumaine lambda en France, cette démarche pédagogique au quotidien est moins impactante, sinon impossible.

Dans cet article, je vous parlerai, de façon humble et non-scientifique, de la migration roumaine en France.


J'ai pu enquêter ce volet de la migration globale des roumains lors de mon mémoire de licence à la Faculté des Sciences politiques de l'Université de Bucarest: "Les politiques publiques et le phénomène des "children left behind"* en Roumanie".


La migration des roumains, contrairement aux légendes urbaines, n'a pas commencé stricto sensu en 2007, après l'adhésion de la Roumanie à l'UE. Plusieurs vagues caractérisent ce mouvement migratoire. Il peut être résumé de façon simple en trois chapitres :

  1. avant 1989

  2. entre 1990 et 2007

  3. après 2007

La migration roumaine avant 1989: la fuite des intellectuels

Tout le monde connait le nom de Ceaușescu, mais peu de monde connait la réalité dure des roumains sous sa dictature.


Les migrants, ou plutôt les fuyants roumains à cette époque-là, étaient pour la plupart issus du monde artistique, intellectuel et de l'intelligentsia politique et économique.


Image de la révolution roumaine de 1989

La cause de leur fuite était un fort désaccord avec la politique du régime communiste et une crainte constante d'être rattrapés par la Securitate*. Par leurs réseaux de connaissances et leurs possibilités de communication avec le monde extérieur, seuls les cadres pouvaient quitter la Roumanie communiste avant 1990. Pour le reste de la population, c'était une opération trop dangereuse et souvent infructueuse.


C'est sous le communisme que des intellectuels comme Mircea Eliade et Emil Cioran fuirent la Roumanie et s'installèrent en France.

Une liste exhaustive de ces intellectuels a été dressée par l'application CelebRo (disponible en téléchargement gratuit sur AppleStore et Playstore), à l'occasion de la Saison France-Roumanie 2019.


Entre 1990 et 2007: la fuite des mains


Le 21 décembre 1989 a marqué la chute officielle du communisme. Avec lui s'est effondré également le système économique mis au point par le Parti communiste roumain. Ainsi, des villes de province industrialisées massivement sous Ceaușescu se sont vidées de leur force de travail suite à la fermeture progressive des conglomérats industriels liée aux restructurations et à la privatisation.


De 1990 à 2014, la population active de Roumanie a baissé de 8 millions à 4,4 millions conformément à l'Institut National de statistique roumain.


Sans solution de réorientation professionnelle ou d'embauche rapide, la plupart de cette population, qualifiée jusqu'à un niveau Bac dans la grande majorité, a choisi la voie de l'émigration.


Avant l'entrée de la Roumanie dans l'Union européenne en 2007, les pays de destination "privilégiés" par les migrants roumains ont été l'Italie et l'Espagne. Tout le monde se souvient des queues interminables devant le Consulat de l'Italie à Bucarest pour l'obtention des visas de touriste ou pour le regroupement familial.


Il suffit de faire une Recherche Google en roumain "emploi Italie ou Espagne / loc de munca Italia / Spania". Les résultats parleront d'eux-mêmes: la plupart des roumain.e.s émigrés dans ces pays-là travaillent dans le BTP, l'aide à domicile ou l'agriculture.


Travailleurs roumains sur un champs de fraises en Espagne


Il s'agit là d'une migration par réseaux familiaux et amicaux. C'est à cette période-là que des familles entières ont quitté leurs villes, leurs villages, leur maisons. Si la migration avant 1989 est une migration politique, le mouvement migratoire d'après 1989 est surtout socio-économique.


La France n'a jamais été un vrai pays de prédilection pour la migration roumaine de manière constante, à l'instar de l'Italie ou de l'Espagne. Les principales causes sont la difficulté de la langue et la mauvaise image que les roumains ont en France.

D'ailleurs, la France reste aujourd'hui le 5ème pays d'accueil pour la communauté roumaine vivant à l'extérieur de la Roumanie, après l'Italie, l'Espagne, l'Allemagne et la Grande Bretagne.

C'est également après 2007 que la population roms de Roumanie a commencé à émigrer.

L' article "Vingt ans d’expérience migratoire en Roumanie postcommuniste" de Despina Vasilcu et Raymonde Séchet paru en 2011-2012 dans la revue "Espace, populations, sociétés" résume bien la migration des roms en France:

Cette migration largement médiatisée a marqué la scène des migrations en Europe : remarqués dans les villes d’accueil par la mise en scène de leur marginalité dans l’espace public et donc leur présence dans la rue ou le métro, ou par l’occupation de logements vides (pratique du squat), ils ont été plus visibles que nombreux. En France, les Roms ont, à partir de 1991, créé de véritables pôles de concentration à Lyon, Nanterre, Roubaix et Toulouse. Leur mobilité s’est souvent effectuée sans destination précise, avec comme principal objectif d’être sur la route. Le départ avant l’expiration du séjour touristique ou du visa de trois mois était en effet un moyen d’éviter l’illégalité. Cette permanente mobilité durait parfois plusieurs années et devenait, pour beaucoup, un mode de vie jalonné par le passage d’une activité à l’autre (travaux agricoles, mendicité, lavage des pare-brises, vente de journaux de rue).


Après 2007: la fuite des cerveaux


2007 marque l'adhésion de la Roumanie à l'Union européenne.


La liberté de circulation, la reconnaissance des diplômes, la facilité d'accès à des emplois en tension dans les pays occidentaux (médecins notamment) a déterminé une grande partie de la population diplômée à quitter la Roumanie.

A cela s'ajoute le manque de confiance des roumains dans les pouvoirs publics dont l'image s'est aggravée de plus en plus après le drame de Colectiv en 2015 et le résultat des dernières élections législatives en 2016 qu'ont amené le parti populiste de gauche, PSD, au gouvernement*.

Appel aux manifestations pour et avec la diaspora en 2018 et 2019

Accusé de corruption, népotisme et de multiples fraudes fiscales, le gouvernement PSD a tenté a plusieurs reprises de modifier les lois et la Constitution afin de se protéger un maximum, ce qui ont déterminé les roumains à manifester à plusieurs reprises. L'autre solution a été l'émigration.


Le phénomène est toujours d'actualité et ne cesse pas de voir les chiffres exploser: de 2007 à 2017, le pourcentage des roumains vivant à l'extérieur de la Roumanie a plus que doublé: 7,4% en 2007 versus 19,7 % en 2017 conformément à Eurostat.

Ainsi, les roumains sont la deuxième population au monde à quitter leur pays, après les syriens.


Migrants, expats, diaspora?


Migrants pour certains, expats pour d'autres, ce qui est sur est que la communauté de roumains vivant à l'étranger est caractérisée par un mouvement circulaire, notamment:

  • Les différentes allers-retours entre le pays d'origine et le pays d'accueil.

  • Les projets immobiliers dans les deux pays.

  • Une fiscalité et une résidence souvent doubles.

  • Une scolarité mixte pour les enfants roumains et des envies pour certains de rentrer en Roumanie pour les études supérieures.

D'ailleurs, cette notion de diaspora prend de plus en plus d'importance suite aux derniers événements (scandales) politiques en Roumanie liés à l'ancien gouvernement PSD (déchu par motion de censure le 10 octobre 2019). Les roumains vivant à l'étranger revendiquent de plus en plus l'appartenance à la diaspora et ont un poids de plus en plus important dans la marche politique et économique du pays.


Un phénomène de migration inverse a été légèrement constaté: les roumains ayant acquis une forte expérience et expertise à l'étranger reviennent au pays avec l'espoir d'améliorer les choses.

La société civile s'organise et de nouveaux partis politiques voient le jour.


Malgré cela, la population laissée derrière, left behind, n'a pas suffisamment de poids pour changer les choses.

Il est de notre devoir à nous, citoyens roumains vivant dans l'UE, de contribuer au changement positif de notre pays.

Il suffit d'aller voter.

#weekenddevotat


*children left behind: expression pour désigner les enfants dont un ou les deux parents ont émigré dans des pays de l'UE pour des raisons économiques.

*Securitate: le service des renseignements sous Ceaușescu.

*PSD: Parti socialiste démocrate, issu du PCR après 1990.

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